La libre entreprise face au protectionnisme local

La libre entreprise à Rambouillet

Ou l’histoire de MacDo, Grand Frais, Paul à Rambouillet

L’histoire est classique, vue, revue et archi connue. C’est en somme, l’histoire de l’économie de marché.

Tout commence comme d’habitude par un peu de corporatisme local, histoire de se coordonner entre commerçants, de monter ensemble des opérations de promotion des commerces, de faire vivre l’activité commerciale. Jusque là, on est plutôt dans l’animation, dans le service du client et dans sa fidélisation. Rien à redire !

Puis les choses se tendent : certains commerçants commencent à voir leur chiffre d'affaires baisser, d’autres voient le leur ne plus croitre, et se disent que demain, il baissera aussi. La crise passant, le pouvoir d’achat baissant, on se dit qu’il faut tendre le dos. Les commerçants les plus mal en point ferment leur rideau, les autres font remonter doucement mais surement leurs inquiétudes à qui veut bien les entendre… "Le commerce, c'est plus c'que c'était !"

Nait alors l’idée que le marché local, c'est-à-dire la somme totale des clients de la ville, est un marché saturé, un marché délimité dont les bornes seraient atteintes, et que donc, tout nouvel entrant qui voudrait s’emparer d’une part de ce gâteau priverait ses collègues et néanmoins concurrents de cette même part. On en est désormais certains : sans protectionnisme local, sans numerus clausus, sans limitation stricte du nombre des commerces, « on va tous crever ».

Il faut dire que cette formule fait les joies des nombreuses professions réglementées qui en bénéficient : les taxis, débits de boissons, huissiers, notaires, pharmaciens, greffiers de tribunaux de commerce et commissaires priseurs judiciaires le savent très bien ! Pour eux, pas de problème, car pas de concurrence :) Alors, pourquoi eux et pas nous ? Pourquoi pas aussi les boulangers, poissonniers, primeurs, restaurateurs ? L’idée germe secrètement dans la tête de tous ceux qui se verraient bien assurés qu’on ne touchera pas à leur pré carré…

Dans le même temps, certains font remarquer que la fermeture des concurrents est toujours une bonne aubaine : « moins on est nombreux, plus on vit :) ». En effet, personne ne se plaint jamais des cessations d’activité, mais tout le monde se plaint des nouveaux entrants. Comme pour confirmer l’idée du gâteau...

Arrive alors le scandale : alors que certains « coulent », d’autres émergent, s’installent à grands renforts de communication et d’investissements. Les enseignes qui arrivent mettent en péril les boulangeries séculaires, les primeurs du coin de la rue et les restaurants traditionnels. Les parts du gâteau s’effritent, se réduisant à la portion congrue… Les doléances pleuvent devant le maire, les adjoints, le sous-préfet, le président de la communauté : « Arrêtez le massacre ou nous alors tous y passer ».

Mais les édiles municipaux sont comme de marbre : en France, les activités des entreprises et de la propriété connaissent peu de contraintes. Les restrictions sur les échanges commerciaux et sur les marchés ne sont plus d’actualité.

Le droit de créer et de posséder sa propre entreprise sans l’accord de quiconque a été gagné de haute lutte par les syndicats au XVIIIème siècle, ceux-là même qui doivent se retourner dans leur tombe en voyant leurs fiers descendants tenter de reproduire le modèle liberticide qui le précéda.

Certes, quand cela relève du trouble à l’ordre public ou de l’atteinte aux bonnes mœurs, les choses sont entendues différemment. Mais ce n’est pas le bon pain chaud de Paul dans la rue de Gaulle ou les poissons frais du Grand frais qui remettront en cause l’ordre public.

Reste que le problème est entier : au lieu de parler de l’offre, parlons de la demande. La demande ? Oui, le marché n’existe que si l’offre et la demande se rencontrent. Or, que voyons-nous ? Si l’offre semble prolifique, la demande serait stable. Stable ? Pas si sûr. Car la demande ne réside pas que dans la qualité du produit vendu. Elle se retrouve aussi dans la qualité du service rendu. Exemple : j’achète mon pain en centre ville parce qu’il est bon, qu’il est facile de se garer, que la boulangère m’accueille, que c’est ouvert le lundi, que le prix est raisonnable, et que le petit geste commerçant qui consiste à arrondir ma note à la baisse quand j’en prends pour 10 euros me fait toujours plaisir.

Ou bien, j’achète mes fleurs à tel endroit parce que d’expérience, elles ne se fanent pas en trois jours, l’emballage est toujours soigné, et une fois par mois, je viens assister aux cours de confection de bouquets et de décoration florale offerts par la maison…

La demande est tournée vers l’offre, mais quand l’offre se fait multiforme et prolifique, la demande exige plus de l’offre, sans quoi elle change d’offre !

Mon boulanger n’est pas sympa ? Je vais voir le voisin ! Mon restaurant habituel est lent à servir et très cher ? J’en teste un autre ? En d’autres termes, la multiplicité des acteurs crée l’exigence ! Et aussi l’impérieuse nécessité d’innovation.

Reste que les mesures des pouvoirs publics en faveur du stationnement, de l’attractivité du centre ville, du dynamisme économique, de la promotion des commerces sont attendues et nécessaires. Mais pas plus nécessaires que la saine concurrence, qui est d’abord source de progrès et d’excellence ! Des idées aux actes, il y a un long chemin.

 

PS : Certains ont plaidé pour l’inscription de la liberté d’entreprendre dans la Constitution. Des années 1980 à la fin des années 1990, le Conseil constitutionnel a plutôt eu tendance à minorer la protection de la liberté d’entreprendre, mais au début des années 2000 la haute juridiction estime que « la liberté d’entreprendre n’occupe plus de rang subalterne au sein des libertés » et l’a hissée au niveau de « protection des droits et libertés fondamentaux ». C'est une histoire qui date de 1776 : Turgot, alors contrôleur général des finances de Louis XVI, tenta de supprimer les corporations par un édit établissant que « toutes personnes françaises ou étrangères étaient libres d’embrasser et d’exercer telle espèce de commerce et telles professions d’arts et métiers qui bon leur semblera ». Mais un nouvel édit rétablit les corporations six mois plus tard. Deux cent cinquante ans ont passé et elles sont toujours là.

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